« 14 juin 1860 » [source : BnF, Mss, NAF 16381, f. 147-148], transcr. Amandine Chambard, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10722, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 14 juin 1860, jeudi matin, 5 h. ½
Bonjour, mon pauvre cher bien désiré, mon bien attendu, bonjour, il y a déjà bien
longtemps que je suis levée et bien des fois déjà que j’ai consulté le mât des signaux
sans succès. J’espère pourtant malgré les ON-DIT divers que j’entends depuis hier
au
soir que tu viendras ce matin plutôt que dans la journée par le Weymouth. Cependant
je
tâche de tenir le plus que je peux mon impatience en bride pour ne pas arriver épuisée
par les déceptions successives que je suis peut-être condamnée à subir bien des fois
encore avant d’avoir le bonheur de te revoir. Pour cela je viens de raccommoder à
peu
près ton habit. Je t’ai préparé tout un [rectangle ?] complet de la
tête aux pieds. Tout à l’heure je réveillerai Suzanne mais jusqu’à présent je l’ai laisséa dormir comme une marmotte. Quant à moi,
je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et j’y ai été tourmentée par les PÉNELLES1,
j’en ai trouvé une monstre tout à l’heure dans ma chemise peignoirbet pourtant le bois de lit paraît
neuf et les rideaux sont blancs et le papier propre. Toutes ces belles apparences
cachent une infecte réalité qui me fait horreur.
À propos d’horreur et pour
sortir par une pente douce de la punaise animal par la punaise homme, il paraît que
P. Asplet envoie tous les nombreux
demandeurs de billets pour le meetingc au sieur Dujardin.
Cette scie est assez bien trouvée pour un garçon qui n’en fait pas son état. Du reste
ce n’est qu’à dix heures hier qu’il est venu m’apporter de tes nouvelles en s’excusant
beaucoup de n’avoir pas pu le faire plus tôt, ce que je comprends de reste car la
ville est en grande rumeur de ton arrivée. Je te raconterai tout cela en détail quand
je tiendrai ton cher petit bras seul à seule sur quelque grève. En attendant je t’aime
de toute mon âme et je te désire de toutes mes forces.
1 L’origine de ce mot désignant une vermine nous est inconnue.
a « laissé ».
b « peignoire ».
c « méting ».
« 14 juin 1860 » [source : BnF, Mss, NAF 16381, f. 149-150], transcr. Amandine Chambard, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10722, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 14 juin 1860, jeudi, 2 h. après-midi
Enfin ! enfin ! enfin ! te voilà arrivé, mon divin bien-aimé. J’ai retrouvé ton doux
regard, ton victorieux sourire, et j’ai entendu ta chère voix, l’enchantement de mon
âme, quel bonheur ! quoique je t’aie à peine vu. Mais je te sais auprès de moi ; je
suis sûre que tu te portes bien. J’espère que tu m’aimes. Je suis heureuse, heureuse,
heureuse !
J’espère que cela ne t’a pas contrarié que nous ayons pris cette
petite barque dans l’intention de te retrouver plus tôt sur la partie opposée du quai
où on nous avait envoyées par erreur Mme Duverdier et moi. J’ai été bien étonnée quand j’ai
vu que tu étais toi-même dans une barque avec ton Victor et te dirigeant de mon côté
pendant que tout le monde t’attendait sur l’autre quai. Il m’a semblé que tu avais
en
m’abordant quelque chose de contraint et de mécontent que je ne mérite ni d’intention
ni de fait car depuis deux jours je n’ai fait que le chemin de ma maison à la jetée
et
de la jetée à ma maison sans vouloir même entrer dans la ville pour m’acheter une
brosse à dents dont j’ai grand besoin, ayant oublié la mienne à Guernesey. Je t’assure
que si j’ai fait une fausse manœuvre en suivant ces dames, ce n’est pas de ma faute,
et que leur sollicitude pourtant toute gracieuse et bienveillante, m’a été plus d’une
fois à charge et gênante. Si jamais la nécessité me forçait à me séparer de toi encore
une fois, ce qu’à Dieu ne plaise, je demanderais à Dieu comme suprême compensation
de
me laisser entièrement seule avec ton cher souvenir adoré. J’espère que cette
nécessité ne se représentera jamais et à ce sujet je pense que ton Charles ne va pas tarder beaucoup à arriver
maintenant et peut-être avec sa mère et sa sœur si ces dames se sont trouvées en assez
bonne disposition pour affronter la traversée. En attendant, je t’adore.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo se replonge dans son manuscrit des Misérables. Juliette attend impatiemment qu’il lui donne à copier.
- 12 juinElle part à Jersey, où Hugo la rejoint le surlendemain, pour un meeting de soutien à Garibaldi.
- 19 juinRetour à Guernesey.
- 30 décembreHugo se remet aux Misérables.
